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France
: de la fracture sociale a la facture culturelle
La
violence de la révolte des jeunes des banlieues françaises est inacceptable et
intolérable. Elle n’en constitue pas moins un énorme défi pour la France
qui étale, à la face de l’opinion mondiale, les failles et limites de son
modèle tant vanté d’intégration des immigrés. Bâti sur le concept ancien
d’assimilation aux valeurs républicaines et à l’identité françaises, qui
a déjà fondé le système colonial français, cet ambitieux paradigme dépasse
la simple convergence économique et sociale pour embrasser et chercher à
forger le tréfonds culturel des nouveaux venus dans l’espace français.
Par
ce fait, la France a toujours cherché à affirmer son exception, en se
distinguant très nettement du modèle anglo-saxon adepte du communautarisme et
de l’acceptation des différences culturelles et de l’autonomie de gestion.
En même temps, ce choix lui impose un supplément d’effort et, surtout, un
devoir de justice et de préservation absolue de l’égalité des chances entre
tous les citoyens, anciens et nouveaux, sans lesquelles la proclamation du
projet d’assimilation ne serait rien d’autre qu’une vaine rhétorique.
Par
leur soulèvement qui a duré plusieurs semaines, les jeunes Français issus de
l’immigration ont voulu manifester, clairement et crûment, aux autorités
publiques leur doute sur la réalité du modèle d’intégration officiellement
affiché. Ils ont aussi cherché à souligner l’inadaptation des solutions
jusqu’ici apportées à leurs problèmes de tous ordres et dont le cœur réside
dans le sentiment de rejet de la société française à leur encontre. A la
fracture sociale, chère à Jacques Chirac, qui sépare, de façon verticale,
les riches et les pauvres, vient ainsi se greffer une béante fracture
culturelle qui, de manière horizontale, divise de fait la société française
entre les «inclus culturels» (les Français de souche et les immigrés
d’origine occidentale qui, paradoxalement, se diluent très vite dans la société)
et les «exclus culturels» (tous les autres) qui composent ce qu’on peut
appeler la France périphérique.
Détenteurs,
pour une bonne partie d’entre eux, de la citoyenneté française, ces derniers
n’en demeurent pas moins très à l’étroit dans un pays, la France, qui
leur montre, chaque jour, par des faits (la discrimination à l’embauche) et
gestes (le soupçon que la police fait peser en permanence sur eux, à travers
ses contrôles), qu’ils ne sont pas des citoyens comme les autres. La gaffe
calculée du ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, qui a usé,
maladroitement et opportunément, du terme de «racaille» (qui se traduit en
rebut et en ce qu’il y’a de plus abject dans la société) pour qualifier
les émeutiers qui brûlent des voitures, symbolise parfaitement ce sentiment de
mépris.
Conscients
du malais banlieusard et des risques qu’il fait peser sur la sécurité
publique, les gouvernements français successifs ont multiplié les initiatives
et programmes. Une politique de la ville axée sur le développement social des
quartiers et sur la rénovation de l’habitat a été mise en place au cours
des vingt dernières années, ainsi que des mesures d’incitation pour attirer
les entreprises et les emplois dans les banlieues pauvres (dénommées «zones
franches») qui accueillent pour la plupart des familles d’immigrés. Malgré
les sommes colossales engagées, la défiance des immigrés ne s’est pas
pourtant amoindrie, devant le constat qu’ils ne peuvent pas, à compétence égale
avec les Français de souche, dépasser un certain palier («le seuil de
l’exclu culturel») dans l’entreprise ou dans les services publics, qu’ils
sont enfermés dans des ghettos, même rénovés, et que leur dispersion dans
les banlieues aisées ne s’effectue que difficilement, devant la résistance
de certains élus et de leurs administrés.
Tout
ceci prouve que la seule et unique voie pour la France de combler le vide qui le
sépare de ses immigrés est de leur redonner confiance en faisant de leur différence
culturelle un atout dont il faut s’enrichir (la francophonie le fait si bien
avec le patrimoine culturel africain) et non un handicap. Au demeurant, ce
serait illusoire de décréter la fin de l’histoire en cherchant à fixer pour
de bon ce qu’est l’identité française et d’imposer à tout nouveau
citoyen de s’y adapter entièrement. Car cette identité a évolué au gré
des siècles et continuera à le faire sous l’effet d’influences de nature
différente. Le corollaire de tout cela, c’est que les immigrés et leurs
enfants doivent pouvoir vivre parallèlement l’enracinement dans leur culture
d’origine et l’ouverture à la culture française. La France doit également
leur aménager le cadre idoine pour leur permettre de remonter, comme tout
citoyen français, l’échelle sociale, grâce à l’éducation, à
l’insertion professionnelle et à la mixité du logement, et occuper, dans
toutes les sphères de la société, les positions dignes de leurs talents.