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OPINIONS ET ENJEUX

Les flammes de l'impuissance française

[ 28/11/2005 ]
 

Lorsque les villes françaises se sont enflammées, les autres pays ont jugé la France avec une grande sévérité. Les ambassades ont émis des mises en garde à destination des touristes et de leurs citoyens résidant en France ; les programmes d'informations télévisées ont diffusé des images de voitures en feu pendant des heures. Les gouvernements des autres pays, semble-t-il, ont essayé de s'éloigner du problème, craignant une contagion dont ils savent qu'elle est susceptible de s'étendre. Les maires d'Europe, cependant, ont réagi de manière plus modérée, en ressentant et en faisant part de leur solidarité pour le triste sort de leurs collègues français. Ils savent que leurs villes sont-elles aussi vulnérables à la violence urbaine, dans la mesure où elles contiennent des poches d'inégalités sociales où habitent des jeunes gens marginalisés et exclus.

La spécificité de la situation française est que la révolte est dirigée contre l'État, et plus précisément contre les forces de police. À l'inverse des récentes émeutes interethniques au Royaume-Uni, les confrontations en France ont mis leurs participants nez à nez avec la police. En effet, ces émeutes n'ont nullement de caractère spécifiquement religieux ou ethnique, dans la mesure où des jeunes de différentes origines ethniques y ont participé.

Les jeunes appartenant aux minorités ethniques sont, il est vrai, sur-représentés parmi ceux qui ont participé aux troubles. Cela s'explique facilement par leur ségrégation géographique, les forts taux de chômage, le nombre plus élevés de jeunes abandonnant leurs études et de nombreuses interactions avec le système judiciaire.

Mais, au vu de la diversité des jeunes gens arrêtés jusqu'à présent, ce serait une erreur d'affirmer que ces émeutes sont le résultat d'une radicalisation musulmane. Rien ne prouve pour l'instant que ces jeunes sont manipulés par des réseaux organisés ou des groupes religieux. Bien entendu, cela ne signifie pas que des radicaux musulmans ne vont pas exploiter les détresses si une résolution satisfaisante n'est pas trouvée rapidement.

Les émeutes ne sont peut-être pas organisées, en effet, aucun chef ou exigence politique n'ont été identifiés clairement. Pourtant ces actes violents peuvent être considérés comme un conflit politique dans la mesure où des jeunes gens lancent directement un défi à l'État en s'attaquant à ses représentants. La violence semble être proportionnelle au sens de l'injustice ressenti par ces jeunes privés de leurs droits de représentation et au manque d'occasions qu'ils ont de s'exprimer.

Dans ce sens, la France paie le prix du manque de continuité, de cohérence et de financements appropriés consacrés aux politiques de développement social au cours des 30 dernières années. Bien que ces politiques aient indéniablement aidé les habitants des quartiers défavorisés, elles n'ont pas suffi à mettre un frein aux rancœurs.

Le rôle de la police illustre l'insuffisance de ces politiques. Ces dernières années, la France s'est distinguée des autres nations européennes en abandonnant progressivement les actions de la police de proximité, que le gouvernement trouve trop “sociale” et trop orientée vers la prévention. Alors que les forces de police européennes placent la prévention en tête de leurs programmes, la France a choisi de la traiter comme un objectif marginal. En conséquence, les tensions entre les policiers, de plus en plus perçus comme des “étrangers,” et les habitants des quartiers ont atteint des sommets sans précédent.

En l'absence d'une approche basée sur la proximité avec les différentes communautés, les interactions avec les représentants de la loi se limitent aujourd'hui à des situations tendues et conflictuelles, qui renforcent l'atmosphère de confrontation entre les jeunes rebelles et la police. En même temps, le fait que les agents de police doivent intervenir dans des endroits qui ne leur sont pas familiers met un sérieux frein à leur efficacité.

Dans le contexte actuel de violences, la police a malheureusement été placée en position d'unique représentant de l'État. Mais tous les acteurs publics, et pas seulement la police, doivent répondre aux problèmes urbains.

Tout d'abord, les maires doivent se mobiliser en tant que médiateurs, car ils sont en première ligne lorsqu'il s'agit d'appliquer les politiques urbaines. Lorsque ces mesures échouent, les citoyens tiennent les maires pour responsables. Mais les maires sont aussi ceux qui s'y connaissent le mieux en termes de liens de communication avec leurs communautés, et sont par conséquent les plus à même d'organiser des partenariats efficaces pour attaquer et résoudre les problèmes locaux.

Les événements en France soulignent aussi le besoin, au niveau européen, de renforcer les politiques de lutte contre la discrimination et de promouvoir l'égalité sociale. Certes ces politiques doivent s'appliquer au niveau local, mais elles devraient aussi être catalysées et soutenues par les institutions européennes. Des efforts sont faits dans ce domaine, mais il est devenu urgent de les soutenir.

L'égalité et la cohésion sociale forment la colonne vertébrale de la liberté, de la justice et de la sécurité pour les villes européennes. C'est pour cela que les maires d'Europe en appellent aux institutions européennes pour se concentrer sur la cohésion sociale avec la même implication qu'elles ont manifestée à ce jour pour les contrôles des frontières et des asiles.

*Michel Marcus, Magistrat, est Directeur exécutif du Forum européen pour la sécurité urbaine, une ONG comptant 300 gouvernements locaux européens parmi ses membres, et secrétaire du Centre international

de prévention de la criminalité basée à Montréal

Copyright : Project - Syndicate 2005

www.project-syndicate.org

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

 
Michel MARCUS  (Source : LJE N° 485-486) 
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