Lorsque les villes françaises se sont
enflammées, les autres pays ont jugé la France avec une grande sévérité. Les
ambassades ont émis des mises en garde à destination des touristes et de leurs
citoyens résidant en France ; les programmes d'informations télévisées ont
diffusé des images de voitures en feu pendant des heures. Les gouvernements des
autres pays, semble-t-il, ont essayé de s'éloigner du problème, craignant une
contagion dont ils savent qu'elle est susceptible de s'étendre. Les maires
d'Europe, cependant, ont réagi de manière plus modérée, en ressentant et en
faisant part de leur solidarité pour le triste sort de leurs collègues
français. Ils savent que leurs villes sont-elles aussi vulnérables à la
violence urbaine, dans la mesure où elles contiennent des poches d'inégalités sociales
où habitent des jeunes gens marginalisés et exclus.
La spécificité de la situation
française est que la révolte est dirigée contre l'État, et plus précisément
contre les forces de police. À l'inverse des récentes émeutes interethniques au
Royaume-Uni, les confrontations en France ont mis leurs participants nez à nez
avec la police. En effet, ces émeutes n'ont nullement de caractère
spécifiquement religieux ou ethnique, dans la mesure où des jeunes de
différentes origines ethniques y ont participé.
Les jeunes appartenant aux minorités
ethniques sont, il est vrai, sur-représentés parmi ceux qui ont participé aux
troubles. Cela s'explique facilement par leur ségrégation géographique, les
forts taux de chômage, le nombre plus élevés de jeunes abandonnant leurs études
et de nombreuses interactions avec le système judiciaire.
Mais, au vu de la diversité des jeunes
gens arrêtés jusqu'à présent, ce serait une erreur d'affirmer que ces émeutes
sont le résultat d'une radicalisation musulmane. Rien ne prouve pour l'instant
que ces jeunes sont manipulés par des réseaux organisés ou des groupes
religieux. Bien entendu, cela ne signifie pas que des radicaux musulmans ne
vont pas exploiter les détresses si une résolution satisfaisante n'est pas
trouvée rapidement.
Les émeutes ne sont peut-être pas
organisées, en effet, aucun chef ou exigence politique n'ont été identifiés
clairement. Pourtant ces actes violents
peuvent être considérés comme un conflit politique dans la mesure où des jeunes
gens lancent directement un défi à l'État en s'attaquant à ses représentants.
La violence semble être proportionnelle au sens de l'injustice ressenti par ces
jeunes privés de leurs droits de représentation et au manque d'occasions qu'ils
ont de s'exprimer.
Dans ce sens, la France paie le prix du
manque de continuité, de cohérence et de financements appropriés consacrés aux
politiques de développement social au cours des 30 dernières années. Bien que
ces politiques aient indéniablement aidé les habitants des quartiers
défavorisés, elles n'ont pas suffi à mettre un frein aux rancœurs.
Le rôle de la police illustre
l'insuffisance de ces politiques. Ces dernières années, la France s'est
distinguée des autres nations européennes en abandonnant progressivement les
actions de la police de proximité, que le gouvernement trouve trop “sociale” et
trop orientée vers la prévention. Alors que les forces de police européennes
placent la prévention en tête de leurs programmes, la France a choisi de la
traiter comme un objectif marginal. En conséquence, les tensions entre les
policiers, de plus en plus perçus comme des “étrangers,” et les habitants des
quartiers ont atteint des sommets sans précédent.
En l'absence d'une approche basée sur
la proximité avec les différentes communautés, les interactions avec les
représentants de la loi se limitent aujourd'hui à des situations tendues et
conflictuelles, qui renforcent l'atmosphère de confrontation entre les jeunes
rebelles et la police. En même temps, le fait que les agents de police doivent
intervenir dans des endroits qui ne leur sont pas familiers met un sérieux
frein à leur efficacité.
Dans le contexte actuel de violences,
la police a malheureusement été placée en position d'unique représentant de
l'État. Mais tous les acteurs publics, et pas seulement la police, doivent
répondre aux problèmes urbains.
Tout d'abord, les maires doivent se
mobiliser en tant que médiateurs, car ils sont en première ligne lorsqu'il
s'agit d'appliquer les politiques urbaines. Lorsque ces mesures échouent, les
citoyens tiennent les maires pour responsables. Mais les maires sont aussi ceux
qui s'y connaissent le mieux en termes de liens de communication avec leurs
communautés, et sont par conséquent les plus à même d'organiser des
partenariats efficaces pour attaquer et résoudre les problèmes locaux.
Les événements en France soulignent aussi le besoin, au niveau
européen, de renforcer les politiques de lutte contre la discrimination et de
promouvoir l'égalité sociale. Certes ces politiques doivent s'appliquer au
niveau local, mais elles devraient aussi être catalysées et soutenues par les
institutions européennes. Des efforts sont faits dans ce domaine, mais il est
devenu urgent de les soutenir.
L'égalité et la cohésion sociale
forment la colonne vertébrale de la liberté, de la justice et de la sécurité
pour les villes européennes. C'est pour cela que les maires d'Europe en
appellent aux institutions européennes pour se concentrer sur la cohésion
sociale avec la même implication qu'elles ont manifestée à ce jour pour les
contrôles des frontières et des asiles.
*Michel
Marcus, Magistrat, est Directeur exécutif du Forum européen pour la
sécurité urbaine, une ONG comptant 300 gouvernements locaux européens parmi ses
membres, et secrétaire du Centre international
de prévention de la criminalité basée à
Montréal
Copyright : Project - Syndicate 2005
www.project-syndicate.org
Traduit
de l'anglais par Bérengère Viennot