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CHRONIQUE ÉCONOMIQUE : Qu’est-ce qui se passe en France ?
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| [ 28/11/2005 ] |
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Michel Rocard, ancien 1er ministre français
(Photo : Internet)
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Au moment où j’écris, il a presque deux
semaines que se répètent les accrochages violents avec la police et les incendies
de voitures (près d’un millier par nuit) dans bien des cités de la banlieue
parisienne et quelques grandes villes de province. Que se passe-t-il ?
Jusqu’où cela peut-il aller ?
L’existence, en Europe de l’Ouest ou
aux Etats-Unis, de centaines de milliers de jeunes sans emploi, sans revenus,
déracinés, oisifs et ne sachant exprimer leur besoin d’exister que par des
actes de violence, n’est ni nouvelle, ni bien sûr propre à la France. Sur les
vingt ou trente dernières années tout le monde se souvient des émeutes de Watts
ou de Los Angeles aux Etats-Unis et de Liverpool en Grande-Bretagne. La France
a aussi connu de telles émeutes locales : celle de Vaux-en-Velin, près de
Lyon, remonte à une vingtaine d’années. Il est donc nécessaire de bien distinguer
ce qui est commun aux sociétés développées et ce qui est propre à la France.
Dans l’ensemble des économies
développées depuis une trentaine d’années, il s’est fait une mutation très
profonde. On est passé du capitalisme managérial au capitalisme actionnarial,
d’économies à pilotage public influent à des économies beaucoup plus
dérégulées, d’une phase –les décennies 60 et 70- à politiques sociales actives
et croissantes à la phase contemporaine à politiques sociales en voie de
restriction. Dans une richesse constamment croissante –le produit brut a plus
que doublé sur ce demi-siècle- la part des salaires dans le total a diminué de
10%, pendant que des millions de riches s’enrichissaient beaucoup. Le résultat
de toutes ces évolutions est, partout, l’appauvrissement massif du quart le
moins favorisé de la population, la réapparition de la pauvreté de masse en
pays riche (elle avait disparu vers 1980), une difficulté croissante pour
beaucoup de jeunes à se scolariser correctement et plus encore à trouver un emploi
à la sortie, s’ils viennent de familles pauvres, ou monoparentales, ou s’ils
ont la peau, la langue ou la religion différentes de celles de la majorité. Ces
populations se sentent rejetées, non reconnues, niées dans leur existence.
« Puisqu’on nous casse, nous allons tout casser ». Il y a d’immenses
réservoirs de violence sociale dans tous nos pays développés.
La France présente sur ce point des
caractéristiques propres importantes. D’abord la démographie : la France
a, depuis cinquante ans, un taux de fécondité beaucoup plus important que le
reste de l’Europe : 1,9 enfant par femme au cours d’une vie pour une
moyenne européenne de 1,6, et des taux allemands ou espagnols de 1,3. En
Allemagne, chaque génération qui arrive sur le marché du travail est moins
nombreuse que celle qui s’en va. En France elle est plus nombreuse de 200.000
ou 300.000. Comme les rythmes de la croissance ont baissé tout cela fait des
chômeurs en plus. Il faut y ajouter l’immigration, qui se ralentit maintenant
mais fut très forte.
Enfin la géographie : la
concentration urbaine massive sur la capitale, qui ressemble avec ses banlieues
près de 20% de la population de tout le pays, est un cas unique en Europe. De
ce fait, la masse des populations sensibles atteint fréquemment un seuil
critique autour de Paris. L’importance quantitative de ces masses de jeunes
déboussolés a complètement débordé les capacités ordinaires d’intégration du
système français qui sont pourtant grandes, l’ouverture massive de l’école
publique étant appuyée sur le refus absolu de tous droits accordés à des
communautés, compensé par l’affirmation plus vigoureuse qu’ailleurs des droits
personnels à l’accès à tous les services de la société quelles que soient la
langue, la religion ou la couleur de peau. Le système craque, nullement dans
son principe, mais à cause des limites de ses capacités d’accueil.
Dans ces conditions, tout responsable
politique français, depuis une vingtaine d’années, sait que la France vit au
jour le jour avec ce danger sensiblement plus grand qu’ailleurs d’une contagion
entre les incidents violents. Le travail social comme celui de la police
consiste alors à régler chaque incident aussi vite et aussi discrètement que
possible afin d’éviter la propagation de la révolte.
Les conditions de réussite de cette
politique sont bien connues, elles font d’ailleurs pour l’essentiel l’objet
d’un accord entre les spécialistes qu’ils soient acteurs comme les policiers et
les travailleurs sociaux ou analystes comme les sociologues, et les maires des
villes concernées. Il y a plus de vingt cinq ans qu’un rapport des maires de
grandes villes de tous courants politiques décrivait à l’unanimité les
modalités de cette politique : une répression efficace et qui marche, une
prévention sociale générale aussi développée que possible, une présence
policière locale permanente, un gros travail de réinsertion des délinquants. La
vraie difficulté de telles politiques est que l’aspect de prévention d’appui
social et de réinsertion, qui est la condition du succès, apparaît comme
laxiste ou excessivement généreux aux populations qui vivent apeurées dans ces
zones dangereuses. Le discours sécuritaire y est presque demandé.
Or depuis trois ans la France a un
gouvernement qui ne croit plus à l’efficacité de cette dimension sociale de la
« politique de la ville ». Il ne croit guère qu’à la force de la
répression, la renforce en effet, et le dit. De ce fait depuis quatre ans les
effectifs de la police de proximité sont passés de quelques 20.000 à quelques
11.000 hommes, alors que les forces de répression directe (les CRS) augmentent.
La France vit simplement la démonstration pratique que c’est là une politique
folle et totalement inefficace. En outre le ministre de l’Intérieur, Monsieur
Sarkozy, a voulu donner une illustration politique parlée très clair de ces
nouvelles orientations et a développé à l’endroit des jeunes des banlieues un
vocabulaire parfaitement insultant : ce fut le mégot allumé du fumeur jeté
dans la forêt desséchée. Les jeunes des banlieues se vengent de l’insulte qu’ils
ont reçue. Le risque est que ces conduites servent d’exemples à d’autres jeunes
moins concentrés sur des zones désespérées, mais néanmoins socialement exclus,
en province française ou à l’étranger.
Pour régler correctement ces problèmes,
la leçon est claire, il faut du temps, de la discrétion, du respect mutuel,
beaucoup de travail local social et policier, et beaucoup d’argent. Et la
France est loin d’être seule concernée.
[if !supportEmptyParas] *Michel
Rocard, Ancien Premier ministre français et dirigeant du Parti socialiste
est membre du Parlement européen
Copyright :
Project Syndicate 2005
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Michel Rocard
(Source : LJE N° 485-486)
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